Dear Minority people

C’est peu de chose de dire qu’aujourd’hui les minorités, ou plutôt les désavantagés de la société, sont devenues une source d’interrogation et de questionnement.
Je suis une femme blanche, de catégorie sociale supérieure, vivant en France et dans la moyenne d’âge 25-35 ans. Je n’ai à proprement parler quasiment jamais été victime d’aucun préjugé ou injustice, si ce n’est que je suis une femme, et que je suis blonde.
En regardant la série Dear White People, j’ai dû véritablement faire un effort conceptuel important pour comprendre l’enjeu du problème de la minorité noire aux Etats-Unis. Je m’explique : comme beaucoup de ceux appartenant à la majorité, j’ai tendance à minimiser la discrimination ressentie par les autres, et à qualifier d’extrémistes certains mouvements de revendications.
Un épisode a été une clé de compréhension : au cours d’une fête de l’université, les élèves blancs et noirs se retrouvent, dans un contexte détendu. Au cours d’un jeu type trivial pursuit, c’est l’équipe mixte (un noir et un blanc) qui remporte haut la main la partie, et les deux vainqueurs se retrouvent à danser sur un morceau de rap, chantonner par les deux garçons. Dans le morceau, le chanteur utilise le « N » word, qui est donc repris par les deux garçons. S’ensuit une dispute violente : le garçon noir accuse le blanc de dire le mot « nigger », et le blanc s’insurge en demandant ce qu’il aurait dû faire, puisque c’est le mot pris dans la chanson : et le noir lui répond qu’il n’aurait pas dû le dire, c’est tout.
Dans ma tête à moi, c’est une incompréhension totale, et je suis un peu comme le garçon blanc, déboussolé, car je n’aurais jamais considéré raciste le fait de reprendre les paroles d’une chanson d’un noir disant « nigger ». J’ai toujours une difficulté à comprendre le ressentiment du garçon noir. Ne pouvant me baser que sur ma propre expérience, j’ai utilisé ma faible expérience de la discrimination : je suis une femme. Et pour moi, il y a en effet des blagues que les femmes peuvent faire sur les femmes, mais pas les hommes. Ce seraient les mêmes mots, le même humour, l’impact ne serait pas le même dans la bouche d’un homme. En imaginant une chanson de femme qui parlerait de « salope » par exemple, je pourrais également le chanter, mais si un homme chante ces mêmes paroles, alors je le vivrais mal.
Pourquoi ? Parce qu’il y a une histoire de solidarité qui s’instaure entre ceux qui ont vécu les mêmes discriminations, qui doivent lutter contre ça, qui le ressentent au quotidien au mépris de tous. Alors oui, « nigger » est un terme péjoratif, qui a asservi les noirs pendant des siècles, et ce sont les blancs qui ont imposé cette dégradation. Dans la bouche d’un blanc, bien qu’il ne soit pas coupable, sonnera toujours comme une insulte. De même que le mot « salope », dans la bouche d’un homme sera toujours inexcusable.
Mais du coup, comment peut-on rassembler les gens autour d’une chanson ? Après cet épisode d’ailleurs, je me suis demandée si j’étais légitimement en droit de regarder la série. Est-ce qu’elle m’était vraiment adressée et comment devais-je la regarder ? Je ne sais pas si quand Jay-Z utilise le « N » word, il souhaite que le public blanc fasse une pause à ce moment de la chanson, mais dans tous les cas, il y a une rupture sur la possibilité de fédérer autour de ces termes.
Je n’ai pas de solution sur ce qui doit être fait ou non, mais le dialogue est difficile, parce qu’il part de sentiments assimilés pendant des générations et portés aujourd’hui par des jeunes qui ne veulent plus se taire et plus se plier. Qui revendiquent fièrement leur héritage et qui refusent de se le faire spoiler une fois de plus par les anciens asservisseurs. Il y a un droit de la population afro-américaine à refuser que leurs coutumes (notamment la coiffure) soient portées fièrement et crânement par une
Kylie Jenner. De même, les femmes ont le droit de refuser que des hommes intègrent les groupes féministes lors de débats publics.
Ce qui est plus dur à accepter, c’est d’être pour une fois du mauvais côté, du côté des rejetés.